Par Gala Belén Dionne, Stéphanie Grimard et Samuel Kroft
Le nucléaire, qu’il soit employé dans les domaines énergétiques ou médicaux, est loin de faire l’unanimité. Ce type d’énergie est synonyme d’un grand manque d’acceptabilité sociale. La méfiance du public persiste, notamment en raison des déchets radioactifs produits et de leur gestion délicate.
Quelle est l’histoire nucléaire canadienne et vers où allons-nous?
Le Canada a acquis de l’expérience très tôt dans le domaine de la technologie nucléaire. En 1908, le prix Nobel de chimie est décerné à Ernest Rutherford pour son travail sur la décroissance radioactive réalisé à l’Université McGill. En 1940, George C. Laurence conçoit l’un des premiers réacteurs nucléaires au monde à Ottawa. Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’Université de Montréal accueille un laboratoire secret, le produit d’une alliance entre le Canada, le Royaume-Uni et les États-Unis. On y conçoit le réacteur de recherche NRX [National Research Experimental] et une usine d’extraction de plutonium. On prévoit leur construction à Chalk River, à 180 km au nord d’Ottawa. En date d’aujourd’hui, 20 réacteurs nucléaires sont actifs en Ontario.
Petite histoire du nucléaire au Québec et en Ontario
Depuis les années 60, les provinces du Québec et de l’Ontario ont hébergé et hébergent toujours des centrales nucléaires. Tandis que certaines ont fermé leurs portes, de nouvelles ont été érigées pour répondre à la demande énergétique grandissante. Face à l’impératif de réduire les émissions de carbone, ces deux gouvernements provinciaux perçoivent le nucléaire comme une solution pour fournir de l’électricité en grande quantité.
Met-on la table pour la relance du nucléaire au Québec?
Dans le contexte de la hausse constante en besoins énergétiques au Québec, notamment en lien avec la « filière batterie », le gouvernement du Québec, de concert avec Hydro-Québec, s’est lancé dans un plan majeur de « transition énergétique ». Dans les prochaines années, on prévoit une électrification considérable des transports, des industries et des PME.
Le plan d’action 2035 d’Hydro-Québec, déposé par le président-directeur Michael Sabia, a pour but de doubler les économies d’énergie, tout en respectant les cibles de décarbonisation de l’économie québécoise. Selon le ministre de l’Économie, de l’Innovation et de l’Énergie, Pierre Fitzgibbon, il faudrait produire 137 térawatts-heure annuellement pour décarboner l’économie du Québec d’ici 2050. Lors du dépôt de ce plan d’action, le nucléaire ne faisait pas partie de l’équation. Le premier ministre avait rejeté le nucléaire par manque d’acceptabilité sociale.
Cependant, en février 2024, Hydro-Québec a lancé une étude pour évaluer la remise en marche de la centrale Gentilly-2. Selon plusieurs, Hydro-Québec met la table pour un éventuel retour à la production d’énergie nucléaire. Le ministre Fitzgibbon a affirmé que le nucléaire devra impérativement être considéré pour atteindre les cibles de carboneutralité.
Cette enquête a été réalisée par AtkinRéalis, anciennement SNC-Lavalin. Il est important de noter que cette firme d’ingénierie a comme filiale CANDU Energy, une compagnie de production de petits réacteurs modulaires. Ce sont ces mêmes petits réacteurs modulaires qu’Hydro-Québec aurait l’intention d’intégrer après 2035.
Ce rapport, qu’Hydro-Québec a refusé de rendre public dans son intégralité en raison de « secrets industriels », indique qu’il n’y a aucune barrière majeure à la réactivation du site de Gentilly-2.
La mairesse de Bécancour, Lucie Allard, a appris la nouvelle en même temps que tout le monde. Pourtant, l’information que la municipalité a eue à l’Hôtel de ville, c’est que la centrale nucléaire est fermée de façon irréversible. En 2012, on évaluait le coût de la réfection de Gentilly-2 à 4,2 milliards de dollars.
L’ajout de capacité pourrait donc être possible, sous réserve de valider certaines contraintes comme la capacité de refroidissement, par exemple.
Dans cette relance éventuelle, les petits réacteurs modulaires (PRM) sont considérés. Ils permettraient une production énergétique à plusieurs endroits plutôt que dans une seule installation de grande envergure. Selon l’Association nucléaire canadienne, les PRM sont une bonne option pour alimenter des communautés isolées, par exemple des Premières Nations, qui utilisent de l’énergie fossile pour leurs besoins en électricité et en chauffage.
En sentant les interrogations locales, Hydro-Québec a rassuré les gens de la région en leur disant qu’après l’étude de la question, la centrale pourrait effectivement être remise en service, mais que cela prendrait plusieurs années.
Jean-Pierre Finet est analyste au sein du Regroupement des organismes gouvernementaux en énergie. Il intervient à la Régie de l’énergie dans les dossiers d’Énergir et d’Hydro-Québec ainsi que dans plusieurs commissions parlementaires.

Pour lui, la stratégie d’Hydro-Québec est un non-sens, car elle exclut l’auto-production dans ses calculs. Le plan d’action d’Hydro-Québec dicte que la société d’État va consacrer 75% de l’énergie produite à la décarbonation et 25% à l’industrialisation. Selon eux, l’énergie qui devra être produite après 2035 correspond à 200 kilowatts-heures, selon le plan d’Hydro-Québec. Jean-Pierre Finet craint que les petits réacteurs modulaires soient installés un peu partout dans la province. Par conséquent, il appréhende les retombées environnementales et sociales de la relance de l’énergie nucléaire.
« Cela pousserait Hydro-Québec vers la construction d’autres barrages ou encore vers le nucléaire.»
– Jean-Pierre Finet
Certains analystes, comme Jean-Pierre Finet, estiment qu’Hydro-Québec manque de transparence, car la remise en marche de Gentilly-2 prendrait au moins dix ans.
Pour lui, il est clair qu’Hydro-Québec met la table pour le nucléaire dès 2035.
Pour Jean-Pierre Finet, le Québec n’a pas besoin d’avoir recours au nucléaire, car la province a la chance de bénéficier de plusieurs manières de produire de l’énergie renouvelable. Pour lui, le problème réside dans la répartition de ces blocs de puissance et de la consommation énergétique québécoise.
Selon lui, il faut mieux gérer l’énergie et investir dans les infrastructures existantes. Il rajoute qu’il est mieux de penser notre consommation en fonction de notre production et mieux gérer le système de stockage avant de relancer le nucléaire qui présente plusieurs risques au niveau de la santé et de l’environnement, sans parler du défi colossal de la gestion des déchets.

Des projets de gestion des déchets controversés en Ontario
Du côté ontarien, c’est plutôt la gestion des déchets radioactifs qui soulève les débats. Une décision de la Commission canadienne de sûreté nucléaire (CCSN) rendue le 9 janvier dernier permettra aux Laboratoires nucléaires canadiens (LNC) d’entreprendre la construction de ce qu’on appelle une installation de gestion des déchets près de la surface (IGDPS) sur le site de Chalk River, à 180 km au nord-ouest d’Ottawa. Il s’agit en somme d’un énorme monticule, un empilement de multiples couches de gravier, de sable, de roches et de géomembranes, qui servira à enfermer définitivement jusqu’à un million de mètres cubes de déchets radioactifs dits « de faible activité », et qui sont pour l’instant entreposés temporairement sur le site.
Cette décision est loin de faire l’unanimité. Même si Énergie atomique du Canada limitée, la société d’État propriétaire des déchets radioactifs canadiens, tente de se faire rassurante en affirmant qu’il s’agit d’une solution responsable qui « permettra le nettoyage et l’assainissement des terres contaminées », plusieurs voix s’élèvent pour tirer la sonnette d’alarme.
Ole Hendrickson, qui travaille au sein de Concerned Citizens of Renfrew County Area, considère plusieurs aspects du projet comme étant hautement problématiques. Il y a d’abord le fait que l’installation serait située à moins d’un kilomètre de la rivière des Outaouais. Non seulement une éventuelle contamination de ces terres humides menacerait-elle les réserves en eau potable de millions de citoyens du Québec et de l’Ontario, mais il faut savoir également que cette rivière constitue une faille sismique qui représente un réel danger en cas de tremblement de terre.

Le site constitue également un habitat pour de nombreuses espèces menacées, comme les loups de l’Est et plusieurs espèces de tortues, d’oiseaux et de chauves-souris. Ce sont plus de onze hectares de forêt qui devraient être rasés pour faire place au site d’enfouissement.
Un autre problème réside dans le fait que la durée de vie de cet éventuel dépotoir nucléaire ne dépasserait pas les 550 années, alors qu’on sait que les déchets radioactifs qui y seraient entreposés durent des milliers, voire des millions d’années.
M. Hendrickson dénonce surtout le manque de transparence de l’industrie quant aux déchets radioactifs qui sont produits. Il affirme que ce site serait en fait pensé pour recevoir éventuellement les déchets de toutes les installations nucléaires du pays.
« L’industrie du nucléaire ne veut pas parler de ses déchets. »
– Ole Hendrickson
Une autre grande force d’opposition a également pris forme chez les Premières Nations qui occupent le territoire concerné ou ses alentours. Dix chefs de nations algonquiennes ont dénoncé le projet lors d’une conférence de presse en juin 2023, et plus récemment, la Première Nation de Kebaowek a demandé une révision judiciaire de la décision de la CCSN. Ils estiment ne pas avoir été consultés de façon à pouvoir donner un consentement libre et éclairé dans ce dossier.
Le nucléaire peut sembler une solution facile pour combler la demande énergétique grandissante sans augmenter les émissions de GES. Toutefois, entre une industrie très opaque, une législation peu sévère et les risques environnementaux immenses, plusieurs experts se prononcent contre l’expansion du nucléaire canadien dans les conditions actuelles. Quoi qu’il en soit, selon ces activistes, il reste encore beaucoup de chemin à faire avant que l’énergie nucléaire puisse véritablement être considérée comme une énergie verte.

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