Quand les bibliothèques deviennent milieux de vie

Par Gala Belén Dionne, Samuel Kroft et Stéphanie Grimard

À l’ère numérique, malgré la prédominance des écrans, le livre papier persiste dans les bibliothèques, qui bénéficient toujours d’investissements massifs des gouvernements et des municipalités. Aujourd’hui, la pertinence des bibliothèques est remise en question. Pourtant elles continuent de répondre aux besoins changeants des communautés.

L’institut de la statistique du Québec compile plusieurs données quant à l’utilisation des bibliothèques publiques dans la province. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les abonnements ne sont pas en chute libre, et le nombre de visites physiques dans les bibliothèques a augmenté entre 2009 et 2019.

La rénovation de la bibliothèque Gabrielle-Roy, dont les travaux entamés depuis 2019 ont coûté 43,3 millions de dollars et viennent juste de se terminer, illustre parfaitement l’évolution des bibliothèques contemporaines. Bien plus que de simples lieux de prêt de livres, elles sont désormais des espaces de socialisation et d’échange, jouant un rôle crucial dans la transmission de l’information, la promotion de l’inclusion et la cohésion sociale. Ce projet reflète ainsi une continuité dans l’engagement envers la culture et le développement communautaire, soulignant l’importance continue des bibliothèques dans la vie urbaine contemporaine.

L’inauguration de la bibliothèque Gabrielle-Roy en 1983 a marqué un tournant décisif pour Québec, démontrant l’importance de la culture dans le développement urbain. Son arrivée a également joué un rôle essentiel dans la revitalisation du quartier Saint-Roch, alors en déclin, signalant ainsi un investissement culturel de 7 millions de dollars, à l’époque, dans une période où une telle initiative semblait risquée pour la ville.

La nouvelle version de la bibliothèque accueille plus de lumière avec une fenestration accrue, tout en conservant le choix stratégique du site et la structure ouverte de l’atrium central, des caractéristiques toujours pertinentes. Sa mission de placer l’apprentissage, l’échange et la découverte au centre de la vie des Québécois reste inchangée.

Quelle est la pertinence des bibliothèques en 2024? Quelles fonctions remplissent-elles et comment s’adaptent-elles aux réalités contemporaines? 

Les bibliothèques comme tiers lieux

Le rôle des bibliothèques dépasse aujourd’hui largement celui d’un entrepôt à livres ou d’un lieu pour les emprunter. Elles sont devenues ce qu’on appelle un tiers lieu. Après la maison et le travail ou l’école, la bibliothèque a maintenant pour vocation d’être un lieu de rencontre que l’on habite pleinement. Les usagers y viennent dorénavant non seulement pour avoir accès à la connaissance et à l’information, mais ils ont aussi l’occasion d’y vivre toute une panoplie d’expériences culturelles (expositions, contes animés, etc.), et de socialiser avec des gens de tous les horizons. Il s’agit en somme d’un autre «chez-soi» qui vise à accueillir tous les citoyens sans discrimination. 

Cette nouvelle vocation est en phase avec le Manifeste de l’UNESCO sur la Bibliothèque Publique, à savoir que « les services de la bibliothèque publique sont fournis sur la base de l’égalité d’accès pour tous, indépendamment de l’âge, de l’origine ethnique, du sexe, de la religion, de la nationalité, de la langue, du statut social et de toute autre caractéristique ».

En plus de remplir une mission éducative évidente, les bibliothèques jouent également un grand rôle social, en campagne comme en ville. En ce qui concerne les milieux urbains, les tiers lieux que sont les bibliothèques remplissent une mission sociale toujours plus larges. 

Au cœur des villes 

Annick Germain. Docteure en sociologie urbaine (Crédit photo: INRS).

Pour Annick Germain, chercheure en études urbaines et sociales à l’INRS, les bibliothèques apportent des avantages bénéfiques dans les vies communautaire, culturelle et sociale d’un arrondissement ou d’un quartier. Elles remplissent donc leurs nouvelles missions d’inclusion et de cohésion sociale. Dans les quartiers montréalais où la diversité multiethnique est très présente, la chercheuse souligne que les bibliothèques représentent au coeur des villes un lieu d’hospitalité et d’accueil pour les nouveaux arrivants. Selon elle, ces lieux jouent un grand rôle dans l’intégration des immigrants et permettent de briser l’isolement, tout en faisant des liens avec d’autres individus. 

De plus, en milieu urbain, l’accroissement des problèmes sociaux tels que l’itinérance, rend l’intégration d’intervenants sociaux incontournable, selon Annick Germain. Effectivement, les bibliothèques sont de grands espaces publics qui ont bien souvent un accès direct qui donnent sur les rues des grands centres. Cependant, la chercheure ajoute que bien que certaines sections des bibliothèques doivent être protégées, mais il demeure qu’il est impossible de fermer les yeux sur la réalité des grands centres urbains et des quartiers défavorisés. Pour autant, les bibliothèques ne peuvent être cloisonnées. 

Denis Chouinard
Denis Chouinard, président de l’Association des bibliothèques publiques du Québec (Crédit photo: Fédération canadienne des associations des bibliothèques).

Pour Denis Chouinard, président de l’Association des bibliothèques publiques du Québec, les bibliothèques représentent un lieu de socialisation et d’échanges. Les activités prévues dans la programmation des bibliothèques induisent cette socialisation et sont conçues pour joindre des communautés diverses.

« Les personnes qui ont peu de moyens, itinérantes ou souffrant de problèmes de santé mentale sont bien souvent mal reçues dans les institutions ».

Pour le président, les bibliothèques sont des lieux de proximité qui doivent au contraire favoriser l’inclusion.

« Les bibliothèques c’est pour tout le monde. Il n’y a pas question qu’on exclue qui que ce soit ».

Elles ont donc un rôle social à jouer à l’instar de celles de Drummondville, de Saguenauy et de Québec qui travaillent de pair avec des travailleurs sociaux. Elles produisent un travail de prévention qui permet d’outiller leur personnel pour savoir comment agir et comment accueillir les plus vulnérables.

Au cœur des villages

En dehors des villes, dans les communautés plus éloignées et les villages, le vieil adage selon lequel tout le monde connaît tout le monde est de moins en moins vrai. La disparition et la dépopulation des lieux communs, tels que les églises, les clubs et les parcs n’aide en rien l’isolement vécu par plusieurs citoyens. Selon Sébastien Ouellet, professeur à l’Université du Québec à Rimouski (UQAR), chaque communauté doit avoir un lieu de rencontre public et accessible – un tiers lieu en somme – pour combattre ce phénomène.

En région, il importe de laisser tomber l’idée qu’une bibliothèque n’est qu’un entrepôt de livres, un lieu intellectuel ou le silence est de mise est à bannir. Pour répondre aux besoins des petites communautés rurales, elle se doit de devenir un lieu rassembleur, un lieu qui permettrait aux gens de se rejoindre pour des activités culturelles près de chez eux.

Le professeur Ouellet ajoute aussi que la flexibilité est très importante dans les régions. Les bâtiments multifonctionnels ont de meilleures chances de survie que ceux à vocation unique. Dans cette optique, le professeur a aidé à la mise en place d’un projet dans le village de Sainte-Perpétue: la médiathèque l’Héritage de l’Islet-Sud.

D’autres idées sont en route pour cette médiathèque, y intégrer la bibliothèque municipale et de rendre le parvis plus accessible. Le modèle de Sainte-Perpétue est déjà imité par des villages voisins. Le temps nous dira si le modèle deviendra populaire dans la province.

Ainsi, la bibliothèque des villages de demain aopteraient peut-être un médiathèque, du moins en région, où les lieux de rencontre se font de plus en plus rares et les bâtiments multifonctionnels ont une bien meilleure chance de survie avec les contraintes économiques modernes.

Laisser un commentaire

En savoir plus sur Gala Belén Dionne

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture