Le « blue dollar » en Argentine: l’anatomie d’une chute économique

Dès sa colonisation par les Espagnols au début du XVIe siècle, l’Argentine montrait déjà des signes d’un potentiel économique significatif, mais au fil des décennies, des différents gouvernements et des régimes politiques, le pays a connu une chute économique sans précédent. L’instabilité a conduit les Argentins à se tourner vers le dollar américain comme valeur refuge, perdant ainsi confiance en leur propre monnaie, un phénomène exacerbé par le gel des dépôts de 2001.

Étant argento-canadienne, je me suis interrogée, lors de mes récents voyages, à savoir quelles sont les causes de cette débâcle économique et comment elle s’est articulée au fil des années. Les politiques néolibérales du président Javier Milei poursuivent-elles cette spirale descendante ?

Une économie prometteuse, mais instable

Il y a à peine un siècle, l’Argentine était l’un des pays les plus riches au monde. L’Argentine avait tout pour devenir une puissance mondiale importante : des terres agricoles excessivement fertiles pour la culture de céréales et l’élevage, des ressources minérales telles que le cuivre, le lithium et l’or, des sources abondantes d’eau douce pour l’irrigation et la consommation, d’importantes réserves de pétrole et de gaz naturel ainsi que de vastes étendues forestières.

Cependant, pour Hugo Loiseau, professeur titulaire à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke, le potentiel économique de l’Argentine a toujours été fragile, bien qu’initialement prometteur. Comme m’a expliqué cet expert de l’Amérique Latine, c’est la dépendance de l’Argentine aux marchés mondiaux et l’incapacité de l’État à saisir l’impôt qui ont ponctué les crises rencontrées dans l’histoire.

De 2002 à 2015, l’Argentine a traversé une série de changements politiques, passant du gouvernement de droite de Carlos Menem au péronisme de gauche représenté par les Kirchner, puis à une présidence de droite avec Mauricio Macri, pour ensuite revenir à la gauche avec Alberto Fernandez, et finalement à l’extrême droite avec Javier Milei.

Le paysage socio-économique argentin, pratiquement depuis sa création, subit toujours le même cycle. On passe de gouvernements qui sont basés sur le péronisme, qui ont en l’occurrence des valeurs sociales à des régimes néo-libéraux. L’idéologie de droite du dernier président élu, Javier Milei, s’inscrit dans cette logique cyclique. Hugo Loiseau compare la situation économique actuelle à celle du temps de Carlos Menem.

Comme Javier Milei, Carlos Menem avait un programme très clair de restructuration complète de l’économie qui implique la privatisation des sociétés d’État et la dollarisation de l’économie argentine, pour lui permettre d’être moins sensible aux marchés mondiaux et de s’accrocher à une monnaie forte. Cette expérience de restructuration et de dérégulation a mené à un endettement extraordinaire de l’Argentine face au Fonds monétaire international (FMI) et à une hausse fulgurante de la pauvreté. Lors de cette crise, nous avons assisté à un gel des dépôts ce qui voulait dire que les fonds des Argentins, qui étaient placés en banque, leurs étaient bloqués. C’est le cas de mon grand-père, Antonio Hernández, qui a perdu l’équivalent de 20 000 $ américains. Cet événement, on peut le dire, fut le paroxysme de la crise de 2001.

En 2001, la crise économique a déclenché une crise sociale, qui à son tour a engendré une crise politique. En Amérique Latine, ce cycle est fréquent et l’Argentine en est l’exemple parfait. Le pays était en défaut de paiement face au FMI et ses épargnants se sont retrouvés dans l’incapacité de retirer leurs fonds. L’Argentine a dès lors été exclue des systèmes économiques mondiaux pendant une quinzaine d’années.

Selon Hugo Loiseau, un événement comme un nouveau gel des dépôts est quelque chose dont les Argentins ne sont pas à l’abri. C’est d’ailleurs cette méfiance qui pousse les Argentins à convertir leur richesse en dollars américains, et de ne pas déposer leurs actifs en banque. Cependant, le chercheur souligne les contradictions qu’un tel geste survienne, dans le contexte ou Javier Mileil se définit comme un anarcho-libertarien.

Vous vous posez maintenant sans doute la question suivante : pourquoi Javier Milei a-t-il été élu, malgré le fait qu’il pose des actions qui sont pour l’instant néfastes pour l’économie du pays?

Selon Hugo Loiseau, c’est son populisme et son charisme qui ont fait que les Argentins ont vôté pour lui, à 55,95 % des voix. Après avoir essayé la droite comme la gauche et après avoir constaté que l’économie en sort à chaque fois plus fragilisée, le peuple a voulu voter pour quelque chose de différent, pour le meilleur ou pour le pire.

Effectivement, actuellement, 57% des Argentins vivent en dessous du seuil de pauvreté (700$ USD/mois), les médias publics sont en cours d’abolition, les sociétés d’État en cours de privatisation et l’instruction publique, qui a fondé les bases de ce pays, est hautement menacée.

Le « Blue dollar », cette valeur refuge, mais illégale

Crédit photo: Gala Belén Dionne

« Cambio, cambio dollares, cambio, cambio! » Lorsque vous vous promenez dans la célèbre rue piétonne de la Florida, dans la ville de Buenos Aires, vous entendez ces mots sans cesse. Après un certain temps, cela ressemble à un chœur de voix vous faisant la même offre depuis différents endroits : vendre vos dollars.

Le « blue dollar»  a toujours existé dans la mesure où il y avait des gens désireux de réaliser des transactions en dehors du marché formel. Quand la capacité d’achat de dollars de manière formelle par les citoyens est restreinte, le « blue»  gagne en popularité.

Cette devise informelle s’est répandue de manière plus forte en 2011, lorsque le gouvernement de Cristina Fernández de Kirchner a restreint l’accès aux devises étrangères.

Malgré les efforts de Javier Milei pour aligner le taux de change officiel sur celui du dollar « blue » et pour accroître les taxes sur les devises étrangères, celui-ci reste en circulation. L’objectif de ces mesures est de retenir les dollars dans le système financier formel, mais en raison des contrôles, qui limitent la quantité de dollars que les citoyens argentins peuvent acquérir sur le marché officiel, ces derniers se tournent souvent vers le marché noir. Sur ce marché clandestin, le taux de change est moins avantageux que le taux officiel, ce qui signifie que le dollar leur coûte plus cher, mais il n’y a pas de restrictions quant à la quantité.

Pour les touristes arrivant dans le pays, la situation est inverse : le « blue dollar » offre le taux de change le plus avantageux. En optant pour ce marché parallèle, ils obtiennent plus de pesos pour chaque dollar échangé.

Comment le « blue dollar » est-il calculé?

Le «blue dollar » ne se calcule pas, car il opère dans l’économie informelle. Pour connaître sa valeur quotidienne, les Argentins se réfèrent aux taux pratiqués sur le marché. Ils consultent les bureaux de change informels, ces grottes urbaines et clandestines appelés «las cuevas », pour connaître le prix d’achat et de vente. Bien que le « blue dollar »  soit un marché clandestin assez petit, il suscite des attentes, et sa dynamique repose en grande partie sur ces anticipations. Avec peu d’intervenants sur ce marché, ces derniers détiennent un pouvoir considérable : une forte demande fait monter les prix, tandis qu’une offre importante les fait baisser.

Chaque matin, les journaux en ligne argentins publient un article sur la valeur quotidienne du dollar informel. Dans le journal La Nación, tous les matins, on peut lire le titre « Blue dollar aujourd’hui : à quel taux se négocie-t-il en ce dimanche 28 avril ? ».

Les journalistes obtiennent cette information de manière peu claire, mais la croyance populaire est qu’ils et elles passent  par « las cuevas » tôt le matin, avant de se rendre dans les salles de rédaction, pour obtenir les taux du jour auprès des vendeurs de rue. Les entreprises de presse ne divulguent par leur modus operandi à cet effet, et cela s’explique par l’aspect informel et illégal de la chose.

Sur cette capture d’écran, on peut observer que le « blue dollar » n’est pas la seule monnaie d’échange informelle. En Argentine, il existe pas moins de 15 types de dollars, chacun représentant une alternative au taux officiel surtaxé. Des catégories telles que le « luxe », le « touriste, le « soja » ou encore le « Netflix »  reflètent différentes réalités économiques, influencées par les impôts applicables, dans un pays où la présence et l’utilisation du dollar américain sont aussi courantes qu’interdites.

En route vers la dollarisation?

Javier Milei a annoncé sa volonté de dollariser le peso argentin en campagne électorale. Selon Hugo Loiseau, ce projet est mis sur la glace. Cependant, plusieurs pensent qu’en augmentant le taux de change du dollar officiel, Javier Milei préparait une éventuelle dollarisation. Encore est-il que l’article 75 de la Constitution de la Nation Argentine dicte clairement que le pays se doit d’avoir sa propre monnaie et que c’est la responsabilité de la Banque centrale de protéger la monnaie nationale.

Des solutions locales: l’exemple du village Alto Río Senguer

Le village natal de ma mère, situé au sud-ouest de la province du Chubut, compte 2000 habitants et s’étend sur une superficie de 670 000 kilomètres carrés. Il loge un vaste parc municipal comprenant de nombreuses zones protégées. Le village borde la rivière Senguer, l’un des cours d’eau les plus importants de la province, et est entouré des lacs Fontana et De la Plata.

Le village vit difficilement les mesures radicales de Javier Milei. Comme me l’a dit le maire du village Miguel Mongliardi, « Il est impossible d’appliquer une idéologie aussi libérale dans des localités aussi petites que celles de notre municipalité ».

En effet, le gouvernement procède actuellement à la privatisation des services et des entreprises essentielles à la survie du village. Les régimes de retraite ont été réduits, la radio nationale, cruciale pour la Patagonie en atteignant les régions les plus reculées du « campo » , est sur le point d’être abolie, et l’aide sociale a été réduite de moitié. Au sein du village, 60% des gens travaillent au sein du secteur public, ce qui fait que la localité est grandement dépendante de l’État.

« Si le gouvernement continue cette privatisation des institutions, la population du village se retrouvera sans services, sans emplois et sans filet social ».

– Miguel Mongliardi, maire d’Alto Río Senguer

Le maire soutient que les entreprises privées ne seront pas motivées à investir dans sa commune, arguant qu’actuellement, les entrepreneurs ne voient pas les possibilités de réaliser des profits à court terme. Depuis l’investiture de Javier Milei, le maire souligne que ce sont les familles qui étaient les plus vulnérables économiquement qui en souffrent le plus. Ce sont surtout les jeunes couples qui peinent à se trouver de l’emploi. 

La mairie a instauré des initiatives visant à soutenir les habitants les plus démunis de la commune. De nombreux Senguerinos participent à des projets communautaires au sein du village, consacrant deux à trois heures par jour, trois fois par semaine, en échange d’une rémunération financière. En prévision des hivers rigoureux du Chubut, la ville offre des dons de bois de chauffage et apporte une aide financière pour les factures énergétiques des plus vulnérables.

Malgré les défis rencontrés par ses concitoyens, Miguel Mongliardi déploie des efforts considérables pour instaurer des initiatives locales visant à atténuer les impacts de la politique nationale. Le village, aux portes du Chili, présente un potentiel d’importation et d’exportation via le port chilien de San Jorge, qui offrirait aux commerçants locaux des économies de transport significatives dans un avenir rapproché.

Un pays riche, malgré tout

Malgré les défis économiques auxquels ce pays est confronté, j’ai découvert en Argentine une beauté et une immensité que mes mots ne pourront jamais décrire. Ce pays a de tout : une histoire phénoménale, une architecture grandiose, des coutumes singulières, une mer d’eau douce, des montagnes majestueuses, des glaciers qui coupent le souffle et des pampas à perte de vue.

Bien que le quotidien des argentins soit devenu insoutenable, j’ai rencontré un peuple travaillant, humble et surtout très fier d’appartenir à cette nation. Avec humour, les argentins arrivent même parfois à rire de leur sort en disant que l’inflation fait partie de leur ADN.

Malgré les défis toujours plus grands, l’argentin aime son pays et souhaite y rester.

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